mise en ligne le 10 février 2005
mise à jour le 11 mars 2005
Personnes âgées et femmes soignantes : une donnée sans
importance ?
L'auteur :
Docteur Bernard Pradines, gériatre exerçant en Soins de Longue Durée à Albi (France) depuis 1991.
Son adresse :
Service de Soins de Longue Durée
Centre Hospitalier
81013 Albi cedex
Courriel : bpradines@aol.com
en collaboration avec :
Christiane Réal Poiré, D.E.S.S. de psychopathologie clinique
Cabinet Libéral situé Chemin du Collet du Puits
83440 Montauroux
Courriel : crealpoire@tiscali.fr
Résumé
Où sont les femmes ? Ce refrain chante dans nos têtes.
Comme soignant de terrain, j’en ai côtoyé beaucoup qui
aident les personnes âgées à subvenir à leurs besoins de vie et de santé.
Ainsi, les soins aux personnes âgées relevaient traditionnellement du rôle social imparti aux femmes dans la famille. Elles sont désormais au travail dans des EHPAD (1), des services de Soins de Longue Durée, des logements-foyers, des centres d’hébergement temporaires, des accueils de jour, des familles d’accueil et à domicile.
Dans ce domaine, en quelques décades, nous sommes passés de
leur rôle gratuit généralisé dans la famille à la création massive
d'entreprises nettement féminines : les institutions immobilières d’hébergement
et de soins ainsi que les services d’aide à domicile.
Cette situation est-elle indifférente à l’état de ce
secteur ?
Des perspectives d’avenir peuvent-elles raisonnablement
être tracées en se privant de cet aspect ?
L’auteur de ce texte ne le pense pas.
Introduction
A l’heure du prochain mamy boom
(2)
et de l’approche dite de « qualité » en gérontologie, il existe
encore des sujets tabous.
De ceux qui gênent car ils renvoient à la soumission et à la culpabilité dans notre société toute entière. Trop « négatifs » pour séduire dans une période où il est bienséant d’être « positif ».
Il est trop souvent de bon ton d’enjoliver les faits,
d’utiliser des euphémismes, de minimiser les difficultés, de taire le côté
embarrassant de la réalité.
Pourtant, une démarche de qualité devra se fonder sur des diagnostics
corrects, fussent-ils dérangeants.
La gérontologie, à l’instar des autres activités humaines, n’évolue pas dans un contexte neutre, dans une harmonie où seule la volonté bienveillante serait le moteur des améliorations attendues.
Humaines, le mot est lâché. Car il s’agit bien d’abord d’une affaire
d’hommes, ou plutôt de femmes.
Dans le service de Soins de Longue Durée où j’exerce en France, près de quatre résidents sur cinq, deux membres des familles présentes sur trois et neuf bénévoles sur dix sont des femmes.
Il en est ainsi pour cinq soignants sur six.
Arrêtons-nous quelques instants sur cette dernière donnée.
Un exemple isolé ? Non.
Un hasard ? Non.
Regrettable ? Non.
Un détail ? Non.
Une translation du travail au domicile vers les emplois rémunérés
La présence féminine massive dans les services, à
domicile et en institution, concerne des millions de personnes dans le monde.
Elle ne peut pas être le fait du hasard : elle est à la fois ancienne et
répandue, en un mot constante.
Selon Meda [1] qui s’exprime sur le travail féminin en France, « on est
passé d’un taux d’activité féminine entre vingt-cinq et quarante-neuf ans de
41,5 p. 100 en 1962 à 80 p. 100 en 2000, et l’on a assisté à de
profondes modifications des comportements d’activité, du niveau d’études et des
souhaits féminins de carrière sans que les modèles en place, les mentalités,
les comportements, les institutions soient rénovés et adaptés à cette nouvelle
donne. Les femmes, malgré ces considérables changements, continuent en effet
d’assurer plus de 80 p. 100 du noyau dur des tâches domestiques et
l’essentiel des soins aux enfants, les deux activités représentant un volume de
temps important et rigide. »
Le travail féminin, au moins dans cette tranche d’âges, n’est donc plus facultatif mais va désormais de soi, apparemment aussi naturel que le travail domestique d’autrefois. A l’inverse, le partage des tâches ménagères domestiques n’a pas fondamentalement changé, aux améliorations techniques près.
Selon Bressé [2] qui aborde récemment le cas des services français de
soins à domicile, « l’enquête SAPAD (3)
réalisée en 1999 par la DREES (4)
avait pour objectif de recueillir des informations concernant l’activité et le
personnel des 7 000 services d’aide à domicile détenteurs de l’agrément
qualité, qui les habilitent à intervenir auprès des publics fragiles :
personnes âgées, personnes handicapées et familles ayant des enfants de moins
de 3 ans. On compte au sein de ces services près de 210 000 personnes dont 194
000 aides à domicile, et 5 500 techniciennes d’intervention sociale et
familiale : des femmes dans 99 % des cas. »
Dans ces conditions, comment ignorer l’importance de la condition
féminine dans son rapport au travail soignant auprès des personnes âgées ?
Curieusement, ce fait est assez peu mis en exergue. Par exemple, au
détour d’un manuel relatif à la manutention des malades figure incidemment la
phrase suivante : « la présence féminine est très largement
majoritaire dans l’ensemble des professions soignantes ». [3]
La famille modifiée
A l’échelle d’un siècle, davantage de personnes âgées, moins d’enfants : cela implique un déséquilibre potentiel entre les « aidants » et les « aidés » dans l’éventualité de plus en plus probable d’un nombre absolu croissant d’anciens souffrant d’une dépendance pour les actes de la vie quotidienne. Qualitativement, c’est l’exigence de soins qui s’accroît le plus au profit d’une amélioration de l’assistance aux personnes âgées devenues handicapées.
La famille dispersée
Surtout sous l’effet de la pression du marché du travail, la famille subit des forces centrifuges que les améliorations des transports et des communications ne peuvent pas compenser dans le domaine qui nous occupe.
Dans ce contexte, rien d’étonnant si des utopies dynamiques animent notre
époque : « il faut être mobile », « il faut bouger, sinon vous
n’aurez rien. » , « vous resterez sur le bord de la route. »
Ces considérations auraient été autrefois suspectées d’instabilité. Elles
rejoignent à présent symboliquement des aspects plus modernes tels que la lutte
contre la sédentarité. A l’extrême, la famille se mondialise et envoie ses vœux
grâce à Internet.
Cette situation génère à son tour la nécessité d’emplois féminins
salariés d’assistance aux personnes âgées qui se retrouvent éloignées de leurs
aidants « naturels » autrement qualifiés de façon pertinente
d’informels.
Comme le constate Varner aux Etats-Unis, la diminution du nombre des
femmes aptes à prodiguer des soins informels augmente la demande de services
formels [4].
Le savoir dans ce domaine, tributaire de la transmission
familiale et de l’entraide de voisinage
se voit alors progressivement supplanté par la formation professionnelle
pour deux raisons : la perte progressive de l’expérience familiale et
l'augmentation qualitative de l’exigence de soins. De plus, comme le fait
remarquer Keefe [5], « actuellement, les tendances dans les soins de santé
font en sorte que des personnes de plus en plus malades sont renvoyées en
convalescence à domicile. » Ce dernier auteur, ou plutôt cette auteure,
vous l’aviez deviné, évoque la situation au Canada.
Les soignants, ou plutôt les soignantes
L’aspect féminin de l’organisation du travail ne doit pas conduire à
minimiser les difficultés liées au rôle des soignants masculins dans ce
contexte. Au contraire, la présence de ceux-ci, outre ses aspects positifs,
peut induire à la fois des comportements traditionnels de domination et des
sentiments de frustration parfois inapparents mais réels.
Nous avons changé de situation en moins d’un siècle. Nous
venons d’une sorte d’artisanat non rémunéré à domicile, de l’entreprise
familiale où les femmes avaient un rôle nettement défini dans le partage du
travail.
Des soins à nos parents, nous sommes passés aux soins aux parents des
autres. Mieux, des femmes rémunèrent d’autres femmes pour les soins de leurs
propres parents.
Je suis une professionnelle : dois-je tutoyer ou vouvoyer cette
grand-mère ? Elle n’est pas ma grand-mère mais elle pourrait l’être. La
fille d’une résidente me parle vivement, presque familièrement, comme si
j’étais sa sœur ou sa fille.
La production des services
Les voilà désormais embauchées comme salariées dans des entreprises
soignantes, à domicile ou en institution, qui évoquent par certains côtés
l’industrialisation de la production.
Ce phénomène est d’autant plus sensible que les solidarités de voisinage,
telles que celles de nos villages ne se retrouvent plus autant à la grande
ville. Parfois pas du tout.
Les entreprises d’hébergement et de soins ont tant de succès que l’on en
inaugure fièrement d’autres, au pro rata du nombre croissant des personnes
âgées et des exigences de qualité qui leur sont dues. Bien que récemment
ralentie, leur croissance se poursuit. [6]
Un exemple de ce succès : on enregistre partout dans
l’hospitalisation depuis 1998 une diminution sensible du nombre de journées qui
témoigne de l’évolution des prises en charge en hospitalisation complète. Pour
toutes les disciplines, à l’exception des soins de longue durée [7].
Dans les services d’aide à domicile, le nombre d’intervenantes a doublé
entre 1994 et 1999 [2].
Ainsi, pour les femmes employées, le rapport marchand de l’entreprise
s’est substitué à une soumission gratuite plus ou mois acceptée dans la
famille.
Désormais, elles sont ou se sentent obligées de travailler comme
salariées.
Le plus souvent, elles y sont contraintes car les revenus de leur travail
sont exclusifs, donc indispensables. Il ne
s’agit pas d’argent de poche pour un brin de fantaisie. Mais d’une évidente
nécessité du fait de la crise chronique de l’ensemble du marché du travail.
Leur conjoint ou leur compagnon est lui-même souvent en situation instable
sinon précaire. Pire, il peut être au chômage ou simplement absent comme c’est
le cas dans les familles monoparentales.
Chacun sait que les femmes occupent, dans l’ensemble, des emplois moins
qualifiés et moins rémunérés. L’égalité sociale des sexes n’est pas encore une
réalité. Il est donc normal de retrouver aussi les femmes comme agents de
service.
Pour 48 % d’entre elles, les aides à domicile ne possèdent
pas de diplôme professionnel et n’ont bénéficié d’aucune formation spécifique [2].
Pourquoi devraient-elles avoir reçu obligatoirement une telle formation dans un
rôle qui leur est implicitement attribué depuis des temps immémoriaux ?
« En 1999, plus de sept intervenantes à domicile des services sur
dix n’ont
D’un côté un savoir faire qui ne s’est pas encore totalement perdu. Mais
de l’autre l’augmentation et la spécialisation des soins.
Un nouveau grand marché de services
Analyser leur travail seulement comme une industrie de la vieillesse,
c’est sûrement aller trop loin dans la notion de réification, c'est-à-dire de
chosification et donc de marchandisation des vieux. Non, « faire » un
résident le matin ne le transforme pas obligatoirement en objet.
Mais parler de collectivisation ou, pour être à la mode et faire moins
peur, d’institutionnalisation des personnes âgées, c’est s’approcher d’une
organisation du travail qui tient compte d’abord des impératifs de rentabilité.
En ce sens, le fait de regrouper des personnes âgées sur des surfaces
limitées, parfois exiguës, ne répond pas seulement à un souci de sécurité comme dans le cas des
maternités du milieu du siècle dernier.
Il est destiné à concentrer les moyens de surveillance et surtout à
réduire les coûts d’hébergement et de soins.
Autrement dit, il est moins onéreux d'aller d'une chambre à une autre plutôt que d'un domicile à un autre dès que l'état de dépendance est très prononcé et que les aidants « naturels » ne sont plus gratuitement opérationnels [8]. Même si la volonté des personnes âgées est presque toujours de demeurer à domicile.
Une organisation hiérarchisée du travail salarié
Les salariées sont soumises à plusieurs hiérarchies qui représentent les
divers soucis de la société face à la vieillesse dépendante et malade : le
gestionnaire toujours vertueusement économe, la hiérarchie infirmière qui se
voit de plus en plus déléguer des prérogatives directoriales en institution
hospitalière, l’autorité médicale qui constitue un pouvoir résiduel symbolique.
N’oublions pas les diverses catégories à représentation ascendante : l’agent de
service hospitalier ou la préposée
(5),
l’aide-soignante plus souvent que l’aide-soignant et l’infirmière diplômée
d’Etat plutôt que l’infirmier.
La pression du « consommateur »
Encore un peu : la pression croissante directe des familles qui se
comportent comme des consommateurs de plus en plus avertis, voire exercent une
surveillance constante sur le travail soignant sur les lieux du travail.
Autrefois à la discrétion des capacités et de la volonté de leurs familles,
pour le meilleur comme pour le pire, les personnes âgées lourdement
dépendantes, le plus souvent démentes, se retrouvent dans un accompagnement
résultant d’une négociation entre femmes : celles de la famille et celles
des services de soins. En effet, l’arrivée récente et sensible des résidents
des classes moyennes a donné à la présence de leurs familles de nouvelles
couleurs : heureusement plus présentes et moins culpabilisées,
malheureusement peu informées et peu impliquées, donc peu responsables. Jouant
un rôle décisionnel dans la société, elles ne sont plus les familles de nos
hospices d’autrefois. Elles en veulent
pour leur argent, sans toujours savoir obtenir ni même demander la destination
de ce dernier. La loi de l’offre et de la demande est actuellement en faveur de
l’offre sur le marché du résident.
Bloquées par ce déséquilibre, par leur affectivité et par la courte durée de
l’institutionnalisation de leur parent, les familles peuvent être tentées d’exercer une pression sur l’employée
immédiatement accessible sans se confronter aux autres responsabilités.
Du fait de l’allongement de la durée de la vie, les familles des
résidents sont désormais le plus souvent composées de personnes d’âge mûr. Par
ce biais, elles peuvent avoir un ascendant sur des soignantes deux fois plus
jeunes qu’elles afin de demander légitimement des soins adéquats pour leur
propre parent dans un univers d’indigence. Au risque de défavoriser les autres
résidents moins « accompagnés ».
Une approche collective, sociale et politique - le vilain mot - du
problème n’est pas encore réellement initiée. Elle sera donc naturellement remplacée par le « chacun pour
soi » que l’on pourrait traduire ici par « tout pour maman ».
Certes, la pression sur les salariées serait encore plus forte si l’offre
d’hébergement était supérieure à la demande. Ce sont bien les familles qui sont
en général demandeuses et subissent une liste d’attente. Pourtant, les choses
changent une fois l’aîné dans la place, quand
la personne âgée est devenue un « résident ».
Il est heureusement inacceptable d’évincer un résident et sa famille.
Alors, les demandes pressantes de la famille sur la salariée peuvent se conjuguer
avec celles des hiérarchies.
La rentabilité comme nouveau credo
Selon Neiss [6],« fin 1996, 61% de la capacité d’accueil de
l’ensemble des institutions relève du secteur public; cette proportion
s’élevait à 70% en 1986. Au cours de cette période, le secteur privé, en
particulier le secteur privé commercial, s’est fortement développé : le nombre
de places des maisons de retraite privées commerciales est passé de 21000 en
1986 à plus de 72 000 en 1996, soit une augmentation de 241%. La part du secteur
privé commercial dans l’ensemble des maisons de retraite a triplé en dix ans,
passant de 6% en 1986 à 18% en 1996. »
La condition féminine au cœur du débat
Que cela nous plaise ou non, la situation des institutions de soins aux
vieillards a quelque chose à voir avec la condition féminine. De l’exploitation
des femmes vécue ou non comme telle dans le microcosme familial au rendement
optimal
(6)
auprès des anciens, il n’y eut qu’un pas. Un pas franchi massivement en une à
deux générations.
Mes grand-mères et ma mère étaient présentes au domicile, en toute
gratuité, pour prendre en charge les tâches ménagères ainsi que les soins aux
enfants et aux personnes âgées.
Ma sœur, mon épouse et mes filles ont un emploi salarié.
Qu’en est-il, lectrice ou lecteur, dans votre famille ? Est-ce
l’inverse ?
Peu nombreuses, effectuant des tâches productives rappelant par certains
aspects celles qui sont effectuées à la chaîne, elles subissent une autre
soumission, une autre exploitation, parfois une autre aliénation. Toute
tentative pour personnaliser les soins est bénéfique. Mais elle entraîne une
dispersion des tâches. Du fait de leur complexité et de leur nombre,
l’accomplissement de ces dernières nécessiterait, outre une augmentation du
nombre des personnels, l’utilisation d’une programmation portable du
travail : dans quelle chambre dois-je maintenant donner le petit-déjeuner
ou bien asseoir le résident sur son fauteuil (7)
?
Certes, elles travaillent souvent à temps partiel, au moins à domicile
[2].
Mais que le lecteur qui pense que j’exagère me fasse la grâce de les
imiter seulement pour la durée d’une journée. On trouvera bien une institution
complaisante pour celle ou celui qui est peu convaincu.
Leur pouvoir d’intervention sur les conditions du travail est souvent très
limité, parfois nul. Le montant de leur salaire est minimal, à peine supérieur
au minimum légal pour celles qui débutent dans des emplois non qualifiés. Il
est vrai qu’elles héritent aussi du dévouement gratuit et peu revendicatif de
la présence confessionnelle pluriséculaire dans ce secteur.
De plus, leur action professionnelle n’a pas toujours été bien
considérée. Evoquons simplement ces accusations écrites répétitives de
« maternage » excessif comme
raison de l’aggravation de la dépendance des personnes âgées. Sans parler de la
suspicion de maltraitance qui se porte spontanément d’abord vers les personnels
avant même d’apercevoir toute la dimension ubiquitaire, collective, financière,
institutionnelle et culturelle de ce vaste problème.
Les « filles » sont affectées à des tâches difficiles, éprouvantes physiquement et psychologiquement. Au rang des sujets tabous, il ne vous est pas conseillé d’envisager que les femmes sont généralement dotées d’une force physique moindre que celle des hommes. Les dispositifs mécaniques d’aide à la manutention arrivent heureusement à point nommé quand ils sont disponibles, mais leur utilisation requiert davantage de temps, au moins au début de leur utilisation.
Autre sujet à éviter pour être « soigneusement » correct :
la pression sexuelle des résidents déments. Mieux vaut en rire, c’est plus
facile que d’embaucher des hommes.
De plus, leur profession entre en concurrence avec la vie familiale.
Arrivant fatiguée au domicile pour commencer une deuxième journée, l'infirmière,
l'aide-soignante, l'agent de service ou la préposée ne trouvera pas toujours un
mari ou un compagnon qui partage efficacement les activités domestiques [9]. Ou plutôt pas souvent !
Des aidants naturels et
« informels », ou plutôt : des aidantes
A domicile, certaines femmes supportent encore le « fardeau »
de l’aide aux personnes âgées demeurées à l’intérieur de la famille.
Pour Keefe [5], « la proportion croissante de femmes sur le marché
du travail a soulevé des questions quant à leur capacité à poursuivre leur rôle
comme aidantes naturelles. Pourtant, en dépit de ces préoccupations, la crainte
que les femmes abandonnent des membres âgés de leur famille ne s'est pas
concrétisée. Des données tirées du recensement de 1996 laissent penser que les
femmes au travail sont tout aussi enclines que les femmes au chômage à prendre
en charge gratuitement les aînés [20 pour cent). L'emploi devient un facteur de
différentiation uniquement lorsque l'aide non rémunérée dépasse 10 heures par
semaine ou plus [Statistiques Canada, 1998) (8) ».
Par ailleurs, bien des « aidantes » ont récemment pris leur
retraite. Qu’adviendra-t-il de cette situation si l’activité professionnelle
est prolongée dans l’optique de limiter la décroissance du rapport entre les
actifs et les inactifs ? Fort à parier que les demandes d’entrée en
institution seront plus nombreuses car la présence permanente d’un aidant est
nécessaire au maintien des personnes très dépendantes au domicile.
Un silence bien compréhensible
La contestation de cette situation y est d’autant plus malaisée que
l’emploi est plus précaire. Comme l’écrit sobrement Dubreu [10] :
« Le personnel, souvent employé en contrat à durée déterminée [CDD),
accepte donc sans mot dire des conditions de travail pénibles, à la limite de
la légalité. »
Mentionnons aussi la faiblesse du syndicalisme. Nous traversons une
époque historique dans laquelle la notion de la lutte revendicative a changé au
cours des dernières décades. La résignation est la règle, fondée sur un
pessimisme nouveau : celui de la croyance dans l’incapacité collective à
changer la société. Ou même simplement l’univers de son travail.
Un syndicalisme cachectique ou, pire, investi voire récupéré par les
hiérarchies.
De plus, l’héritage culturel n’est pas forcément instructif en
l’occurrence : il sera difficile de retrouver une réelle tradition de lutte
collective à l’intérieur des familles d’autrefois ou bien dans les institutions
caritatives d’antan.
Le silence ne sera donc pas une coquetterie mais une nécessité au nom du
devoir de réserve et de la discrétion professionnelle. Autant le dire
franchement : l’obligation de se taire.
Une analyse ringarde ?
Certes, le texte ci-dessus recèle des connotations qui semblent
dépassées. Toutefois, une question subsiste : n’avons-nous pas trop vite
tourné la page des analyses critiques ? Avons-nous raison de nous
gargariser si souvent de publications et colloques à l’eau de rose ? Ou
encore de nous centrer sur les détails d’un mécanisme isolé ?
L’histoire n’est pas finie. La réalité démographique actuelle et
l’évolution de la famille augmenteront inévitablement le secteur d’activité
professionnelle autour des personnes âgées.
Nous sommes les acteurs d’une époque mouvante. Que léguerons-nous à nos
enfants ?
Conclusion
La compréhension des mouvements profonds de notre société
est indispensable lors de l’approche des personnes âgées. Le lien entre la
condition féminine et celle des vieux demeure fort. En soignant de terrain,
j’ai brièvement tenté d’en saisir et d’en esquisser grossièrement quelques
ressorts. J’attends des lecteurs les critiques de ma critique.
Bibliographie
[1] Meda Dominique. La fin du travail ? Encyclopaedia Universalis,
DVD-ROM n°9.
[2] Bressé Sophie. Le personnel
des services d’aide à domicile en 1999. DREES. Etudes et Résultats. N° 297,
mars 2004.
[3] Dotte Paul. Méthode de
manutention manuelle des malades. Fascicule 1, 6ème édition. Ed. Maloine, p 23.
[4] Varner Amy et Drago Robert. The Changing Face of
Care: The Elderly.
Department of Labor Studies and Industrial Relations,
Penn State University
November 1, 2000.
Accessible le 2
septembre 2004 à l’adresse :
http://lsir.la.psu.edu/workfam/eldercare.pdf
[5] Keefe Janice M., ). Les femmes, aidantes naturelles. Centre de recherche en gérontologie, Simon Fraser University [Université Mount St-Vincent).
Accessible le 2 septembre
2004 à l’adresse :
http://www.geronto.org/frclscrenecassin/bienvieillir/octobre1998/femmes.htm
[6] NEISS Martine. Les établissements d’hébergement pour personnes
âgées : une croissance ralentie. SESI. Informations Rapides, n° 103,
septembre 1998.
[7] Baubeau Dominique et Bousquet Frédéric. Les
établissements de santé en 2001. Extrait du chapitre 3 des « Données sur la
situation sanitaire et sociale en France », édition 2003,
Accessible le 2 septembre
2004 à l’adresse :
http://www.sante.gouv.fr/drees/donnees/es2001.pdf
[8] Simon Marie-Odile, Fronteau Anne. Crédoc. Département évaluation des politiques sociales. Les conditions du maintien à domicile des personnes âgées dépendantes - Retraite & Société 25 – 1999.
Accessible le 2 septembre
2004 à l’adresse :
http://www.cnav.fr/4presse/frameset.htm
[9] Pradines Bernard. Une théorie cachée de la maltraitance . Silence, on frappe … ed. Animagine, 2004, pp 145-53.
[10] Dubreu Pascale. Quand ceci explique peut-être cela ... Silence, on frappe … ed. Animagine, 2004, pp 103-31.
Notes de bas de page
(1) Etablissements d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes
(2) Par quelle audace ose-t-on encore utiliser les termes de « papy boom » ?
(3) Service d'Assistance Pédagogique à Domicile
(4) Direction de
(5) Le terme de « préposée » est utilisé au Québec.
(6)
Optimal est bien sûr un euphémisme à la mode pour un mot plus exact :
maximal.
(7) On évoque encore le terme de « lever » alors qu’il s’agit le plus souvent d’asseoir.
(8) Statistics Canada [1998) The Daily, Statistics Canada,
March 17, 1998.
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